Hyperphoto, de l’idée aux plus grandes galeries

Hyperphoto, de l’idée aux plus grandes galeries

Photographe depuis les années 70 et pionnier du numérique, Jean-François Rauzier a su mêler culture, passion et audace technique pour partager avec nous sa vision d’un monde imaginaire plus proche de sa perception de la réalité. Juxtaposition, torsion et duplication lui permettront de dévoiler une nouvelle technique qu’il nommera l’Hyperphoto.

Une hyperphoto, c’est toujours plus qu’une image. C’est une impression, c’est un changement d’esprit.

Pouvez-vous nous parler de votre activité photographique avant l’hyperphoto ?

Dès le départ, j’ai fait le choix d’un courant, car il y a quand même deux courants dans la photographie. Le pur et dur à la Cartier-Bresson où l’on ne recadre pas ses photos et celui du surréalisme où l’on vient bidouiller, trafiquer l’image. Le premier courant n’était pas mon truc, j’aimais la mise en scène,  la photo publicitaire et la nature morte.

Lorsque j’ai commencé, c’était l'âge d’or de la publicité, on avait des moyens considérables pour réaliser toutes nos envies. Le numérique n'existait pas encore, mais on réalisait quand même des mises en scène incroyables en fabriquant les décors. Tout était dans le bricolage et cela représentait beaucoup de travail.

Néanmoins, je n’étais pas entièrement satisfait, car cela restait de la publicité et non de l’expression personnelle. C’était plutôt un art appliqué, mais ce fut une bonne formation qui m’a permis de savoir comment concrétiser des idées. Par exemple, si un directeur artistique avait une idée délirante, il l’exprimait par un dessin et il s’agissait ensuite de réaliser la photo à partir de ces idées. Au final, j’ai tiré profit de cette formation et de ces expériences.

J’avais pratiqué la peinture et la sculpture pour pouvoir exprimer ma fibre artistique lorsque je faisais de la publicité, mais j'ai toujours trouvé que je n’avais pas suffisamment de maîtrise. Ce n’était pas toujours exactement ce que j’imaginais, il y avait une part d’aléatoire que je n’ai pas en photo où j'arrive à réaliser tout ce que je veux. C’est une sensation extrêmement agréable d’être capable de concrétiser tous ses fantasmes.

Plus qu’une maîtrise technique, c’était une expérience. Grâce à cela je sais désormais répondre spontanément aux problématiques.
 
Je réalise que rien n’est compliqué lorsqu’on a beaucoup travaillé sur la lumière en studio, qu’on a recréé des scènes. Ce sont des notions qui deviennent naturelles, mais on ne se rend plus compte qu’elles ne sont pas forcément évidentes pour tout le monde.

Comment commence votre travail de réflexion sur l’hyperphoto ?

Pour moi qui aimais manipuler les images, l’arrivée du numérique a été décisive, c’était  l’outil que j’avais longtemps attendu pour mon travail. Dès le début, la technique m’a séduit, ce n’était pourtant pas aussi évolué qu’aujourd’hui !

Je me suis dit, je vais enfin avoir la maîtrise, je vais enfin pouvoir aller vraiment plus loin dans la matérialisation de l’imaginaire. Je me suis lancé avec le premier Photoshop 0 sur Mac, il n’y avait même pas de calques. Au début c’était un peu fastidieux, on a essuyé les plâtres.  Rapidement,  je me suis lancé et l’idée de l’hyperphoto m’est venue très vite.

En réalité, l’hyperphoto ce n’est pas l’idée d’hyperlien ou d'hyper technicité, c’est une référence aux peintures hyperréalistes. En tant que photographe et arrière-petit-fils de peintre naturaliste, les hyperréalistes m’ont toujours fasciné, on pourrait même dire les hyper surréalistes ou super réalistes comme disait Lacan (Jacques Lacan). C’est ce mélange d’hyperréalisme et d'extrême précision de l’image, cette folie de peindre des épis de blé  pour faire un champ assez trivial et tout cela mêlé à du surréalisme. J'ai toujours aimé les apparitions surnaturelles dans l'hyper réel, que ce soit dans la peinture ou la littérature comme chez Stephen King. L’hyperphoto c’est un peu ça.

Est-ce qu’on peut faire le lien entre votre travail et celui de votre   arrière-grand-père ?

J’ai appris par le Dr Gabriel P. Weisberg, qui a effectué des recherches sur son travail, que mon arrière-grand-père Jules Alexis Muenier effectuait des prises de vues sur plaque de verre à la chambre au début de la photographie pour saisir des détails qu’il rapportait ensuite sur ses peintures. Au final, c’est aussi ce que je fais en photographie.

Comment avez-vous démarré ce projet d’un point de vue technique ?

Au départ, je me suis dit que j’allais pouvoir réaliser de grands panoramas avec le numérique. Aujourd’hui, même un iPhone permet de faire des panoramas, ça paraît évident, mais un peu avant les années 2000 il n’y avait rien. J’ai commencé par assembler des photos argentiques   que je scannais et collais les unes à côté des autres.

Je faisais des photos extrêmement larges, des bandes considérables, puis je me suis  dit que le résultat était trop long et qu’il faudrait monter en hauteur et j’ai commencé la photomosaïque. Enfin ce qu’on appelle aujourd’hui photomosaïque, c’est à dire quadriller l’espace. C’était purement la découverte technique des possibilités, je pouvais faire des photos de grandes résolutions, très larges, mais que l’on pouvait regarder de près.

Un peu à la manière des peintres hyperréalistes américains comme David Hockney et ses grands  canyons,  j’ai  commencé  avec  de  grands  paysages.  Je  me  suis  ensuite rendu compte que ce qui était intéressant dans l’image c’était de voir une carte postale à une certaine distance et d’avoir une perception des détails impossible à obtenir dans la réalité en s’approchant. Par exemple, pour voir des insectes qui butinent il faut s’approcher, mais nous n’avons pas une vision totale du champ. Dans la photo, j’aimais cette espèce de troisième dimension qui englobe un grand panorama, mais où l’on peut également voir les détails.
Puis ça a évolué vers un jeu cinématographique ou je construis des scénarios. J’insère des personnages, des animaux où tous ont un peu leurs sens à la manière des fables. Jean de La Fontaine m'inspire, c’est pour ça que je mets beaucoup d'animaux, c’est un peu l’empreinte de ces fables que j’ai apprises lorsque j’étais enfant.

David Hockney 

J’ai rapidement fait le lien entre avoir une énorme quantité d’informations dans une image et avoir beaucoup de détails et j’ai commencé par m'intéresser aux bibliothèques.

C’était une tentative de l’impossible, de montrer toute une bibliothèque en une image. C’est quasiment impossible de photographier tous les livres d’une bibliothèque, j’ai donc essayé d’englober. Chaque livre étant déjà une somme, je trouvais ce concept permettant d’avoir une image un peu totale assez fantastique dans une période où la photo commençait à avoir beaucoup de succès et où l’on faisait des milliers de photos, voire des millions dans mon cas, en tant que photographe publicitaire.

J’avais besoin de faire des photos sur lesquelles on s'arrête un moment et qui soient des sommes. En photographiant la bibliothèque du Sénat, j’ai eu le sentiment qu’on avait un patrimoine absolument sidérant et je voulais en rendre compte un peu à la manière des premiers photographes. C’était la vocation des premiers photographes, faire des photos d’architectures, de voyages comme les pyramides d’Égypte destinées à des gens qui n’ont jamais eu l’occasion de les voir.

Bibliothèque idéale 1, 2006, 180 x 300 cm

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, car tout le monde voyage énormément, mais j’essaie quand même de montrer un point de vue, de valoriser le patrimoine, de prendre le meilleur d’un lieu et de tout rassembler dans une image pour retrouver une impression qui n’est pas de l’ordre du fantasme, mais plutôt du souvenir.

On a souvent cette réaction des gens qui reviennent de voyages et qui nous montrent leurs photos : « bon c’est bien mais ce n’est pas ce que j’ai vu, c’était bien plus grandiose que sur les photos ». En fait les photos n’arrivent pas à intégrer ce que les architectes appellent la  4e dimension. C’est quelque chose d’impossible à restituer sur une seule photographie. Prenons par exemple un dessin en 3D d'un immeuble : rien ne vaudra jamais la sensation de se  déplacer  à  l'intérieur. Notre œil nous permet d’appréhender chaque élément depuis des points de vue différents.
 
Finalement c’est aussi ce que je fais quand je vais dans un lieu, je vais dans toutes les pièces, je photographie tous les coins, de tous les points de vue et j’assemble tout ça. Ça donne une construction surréaliste, mais c’est probablement ce que notre cerveau conserve d’un lieu. Nos yeux captent des images de tous les points de vue et les mélangent pour  créer une sorte d’image, un souvenir qui n’est pas une photo, mais un assemblage d’images.

On reste dans l'hyperréalisme. Je fais des photos complètement reconstruites, mais c’est certainement ce que notre cerveau emmagasine et retient.

Comment faites-vous ces assemblages, vous venez saisir des images un peu dans toutes  les  pièces  et  comment  arrivez-vous  à  reconstruire  ces  images ensuite ?

C’est assez organisé aujourd’hui. Par exemple, pour photographier une grande pièce, je me mets dans un coin et je fais une mosaïque de 40 ou 50 photos, qui me permet d’avoir une image extrêmement haute résolution. Puis je vais renouveler ces étapes aux quatre coins de la pièce.

Cela me permet d’avoir différents angles en haute résolution, car je ne sais jamais si je vais utiliser la photo en petit ou en grand, et même si ce sera le sujet principal de l’image ou non. Par sécurité, je surdimensionne donc toujours.

Dans une bibliothèque, je vais photographier de 4 à 10 points de vue différents afin de pouvoir en faire une combinaison et réaliser une seule image un peu cubiste du lieu. Je photographie également de nombreux détails pour constituer le mobilier comme le rayonnage, les montants verticaux, les sculptures, les moulures.

L’objectif est d’avoir une banque d’images pour reconstruire des morceaux de bibliothèque. Je vais photographier les livres très frontalement, très  systématiquement, rayon par rayon. Cela me permet, au moment de reconstruire la bibliothèque, de repositionner des livres sans que l’on ait l’impression qu’il s’agisse d‘un élément dupliqué. Surtout si la bibliothèque doit être agrandie !

J’ai une grande banque d’images de ciels, d’arbres, d’animaux que j’ai commencée un peu avant 2000 et qui m’a demandé beaucoup de temps. Aujourd’hui, quand je réalise une hyperphoto, j’ai les éléments dont j’ai besoin. Mais autrefois je devais aller photographier ce qui me manquait.
 
Il m’arrive d’introduire quelques modèles en 3D, comme en peinture. On arrive maintenant à faire absolument tout ce que l’on veut dans l’image.

Tout en étant guidé par le sujet ! Il y avait un débat en photo, est-ce le photographe ou le sujet qui fait l'image ? Pour ma part le sujet parle beaucoup. Je commence à prendre les photos que j'ai faites du lieu puis je les pose sur l’écran et l'image vient comme ça.

Vous parliez de 4e dimension, est-ce justement pour s’immerger que vous vous êtes lancé dans la visite virtuelle ?

Sur mon site on peut zoomer dans les hyperphotos, mais on reste toujours en 2D. Ce qui m'intéressait c'était qu’on puisse voir les détails. Un écran ce n’est pas assez grand pour visionner ce type d’images. Cette idée d’immersion par l’écran m’a beaucoup plu. Pour le moment, multiplier les captures, les points de vue et les assembler, je ne vois ça qu’en 2D. Même si je m'essaie parfois à la 3D, je reste toujours en 2D. C’est un réflexe de photographe. Le cubisme ne peut se faire qu’en 2D, car c’est un jeu sur la perspective et la déformation de l’image. C’est faire coller les éléments dans une composition qu’on a créée et qu’on peut déformer, on peut également faire de fausses perspectives. En 3D, le logiciel nous impose un point de fuite. Il est là, et pas ailleurs. J’aime la liberté quand j’assemble des rangées d’immeubles les uns au-dessus des autres sans respecter la progressivité logique. J’arrive à rester frontal et à monter les immeubles les uns au-dessus des autres parce que je ne les réduis pas autant qu’il le faudrait.

Ça me fait un peu penser aux anciens plans, les vieux axonométriques, les plans de Paris de Turgot. J’adorais ce genre de plan, où l’on a une vision plongeante sur la ville, mais dans lequel les immeubles restent bien droits, avec une vision sur les façades. Je retrouve un peu cet esprit-là dans mes images.

Quelle est votre plus grande source d'inspiration ?

Il y a des fluctuations, mais actuellement c’est le livre de la tour de Babel. C’est presque banal, car tous les artistes se sont intéressés à ce livre. Dans l’ensemble ce sont les vanités qui m'intéressent. Chaque humain passe sa vie à essayer de laisser une trace, de laisser  une œuvre et puis finalement on va mourir et notre filiation va disparaître. Cette sensation est toujours présente chez moi et elle fait partie de mon inspiration.

Voyages extraordinaires, 2009, 180 x 300 cm

Mon projet Arches est inspiré de l’arche de Noé. On est toujours dans le mythe et l’utopie. Si je fais des images, c’est pour embellir le réel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais il y a des époques où j’ai pu trouver la réalité un peu dure et j’ai eu besoin de m’évader dans   l’image, de recréer un monde un peu idéalisé. En ce moment, il y a l’exposition Hergé au Grand Palais et Tintin est la référence absolue pour moi. Si j’étais déprimé, je me plongeais dans un Tintin et je partais dans un monde idéal. L’image et l’imaginaire sont de puissants moyens pour s'évader.

Que pensent vos proches de votre activité et de vos créations ?

Mes agents m’épaulent pour toute la partie administrative avec les galeries. Mais elles ont aussi un rôle de coach. Elles ont un avis extrêmement important pour moi. J’attends une réaction forte de « Waouh, c‘est super ! » de leur part. Autrement je recommence à travailler. J’ai besoin de les épater et de susciter leur admiration. C’est un peu la difficulté pour un artiste. On réalise son chef-d’œuvre à son échelle et les images qui suivent semblent toutes moins bien.

Quand je viens de finir une image, je la trouve super et je vais la montrer à ma femme ou à mes agents pour avoir leur avis. Bien sûr, il arrive qu’elles me disent que j'y ai été un peu  fort alors je suis blessé, mais en même temps je les remercie d'être franches. Même si je me dis qu'elles ont tort, quand je revois l’image trois semaines ou un mois plus tard, je me dis qu’elles avaient raison et qu’il y avait un problème. Elles connaissent parfaitement mon travail et la façon dont je veux m’exprimer. Elles ont l’œil et le recul nécessaire, car elles ne sont pas autant plongées que moi dans l’image.

On passe parfois un temps considérable sur une partie de l’image, des jours, des semaines et quand on se rend compte que c'était une erreur et qu’on doit la retirer c’est très dur. Il me faut donc quelqu’un d'extérieur, qui me dise que ça n’apporte rien.

Tout ce travail, ce besoin obsessionnel de produire des images, c’est pour les montrer. On attend l’avis de quelqu’un, surtout de ses proches.

Vous êtes vraiment dans le défi de produire toujours mieux même si vous avez déjà réalisé des images fantastiques ?

Les 8 exemplaires de Versailles ont été vendus en une après-midi, ce qui est absolument incroyable. Quand j’ai essayé de refaire des hyperphotographies similaires avec d’autres sujets, d’autres endroits, d’autres châteaux, je n’ai jamais réussi !

Versailles, 2009, 180 x 300 cm

Sur le moment c’est une immense satisfaction de faire plaisir et d’obtenir des compliments, mais ça ne dure que le temps qu’on nous dise que c’est bien. C’est un plaisir très fugace. Peu importe les belles images, ce qui compte c’est maintenant. C’est le présent.

Lors de la réalisation, il y a aussi des débuts un peu laborieux, mais quand j’arrive sur la fin et qu’il est temps de passer aux petites retouches, que je sens que l’image est bien alors je prends du temps pour finir. Je suis dans le plaisir. J’aime que l’image soit longue à réaliser. C’est un peu le défi de ces images. Dans le cas contraire, ce serait frustrant. D’ailleurs, ajouter des détails pour pénétrer dans le sujet prolonge également le plaisir de découvrir l’image.

La photo « normale », réalisée instantanément en un shoot, c’est beaucoup trop rapide pour moi, le plaisir est là encore trop éphémère, tant pour celui qui fait l’image que pour celui qui la regarde. J’adore la photo « normale ». Je suis passionné de photo et je vais régulièrement dans les différents événements photographiques. Il y a pas mal de photos où l’on est saisi, mais où l’on passe très rapidement à la suivante. Si on compare avec des peintres flamands comme Brueghel ou Jérôme Bosch, on peut passer une heure et y revenir le lendemain. Il y a toujours quelque chose à découvrir. Il m’arrive de rencontrer des acheteurs qui me disent ne pas se lasser et découvrir de nouvelles choses tous les matins sur mes images. C’est très satisfaisant pour moi que ce ne soit pas un plaisir furtif.

 Pieter Bruegel l'Ancien - La Tour de Babel, Vienne.

Pieter Bruegel l'Ancien - La Tour de Babel, Vienne.

Avez-vous des photos exposées chez vous ? Est-ce que vous en achetez puisque vous êtes également passionné de photographie ?

J’avais un peu de peintures à une époque, mais pas encore de photos. Quand j’étais photographe publicitaire, je n’avais pas de moyens colossaux. Aujourd’hui, c’est mieux, mais j’ai pris l’habitude de collectionner les livres de photographie. Ça me permet également de prolonger l'expérience. Il y a néanmoins des photos que je vais finir par me payer. Un portrait d’Erwin Olaff par exemple, il m’en faudrait un chez moi ! Vous voyez j’en parle et je vois quel portrait, quelle image j’aimerais bien. Ça va venir !

C’est ça aussi qui est bien dans la photo, comme c’est un médium qui permet les reproductions, on arrive à en faire plus facilement l’acquisition, plus que pour la peinture. Et je ne parle même pas des installations, qui sont en plus absolument inmontrables en livre ! Globalement, la photo se présente bien en livre, sauf pour les miennes où ça reste un problème. Je n’ai pas beaucoup de livres, j’ai des catalogues d’expositions. Mais  mon travail, de par ses dimensions, se montre soit en grand format, soit sur un écran ou sur lequel peut zoomer.

Même en isolant des détails ?

C’est ce que nous avons fait et c’est très drôle, car les gens qui feuillettent rapidement et n'arrêtent pas de dire « oh elle est super cette photo » alors que ce n’est qu’un détail. C’est la raison pour laquelle je ne montre que les formats d’origine et jamais de détails dans les expositions. Les gens voudraient acheter des détails. C’est presque marrant de se dire que les gens ne s'intéressent qu’à un morceau de l’image. On peut faire une chasse photographique dans mes images et certains prennent d’ailleurs des photos des détails durant les expositions. Mes photos deviennent des mondes dans lesquels on peut aller extraire des photos.

Vous travaillez actuellement sur un nouveau projet, pouvez-vous nous en dire plus ?

Je m’appuie sur les peintures flamandes pour décomposer, fragmenter puis reconstruire le mythe antique de Babel, avec des éléments contemporains. C’est un work in progress que j’espère pouvoir présenter en 2017.

Réaliser cette série à la manière des anciens est intéressant, car ils étaient d’un réalisme incroyable. Les peintres flamands étaient au sommet de la figuration et on peut pourtant s'apercevoir que les perspectives sont totalement fausses.

Je suis d’ailleurs obligé de bidouiller pour retrouver la perspective, on ne le sent pas si on  n’y prête pas attention. On rentre dans une composition parfaite où l’œil est satisfait et incapable de distinguer les éléments qui sont faux. Preuve que la perspective est une invention. Les peintres flamands se sont également inspirés des Grecs ou des Romains. C’est une vision du monde, développée durant la période antique et la renaissance, qui n’est pas très exacte. C’est drôle d’observer tout cela.

Mon travail de recherche sur l’origine du mythe ne se limite pas au point de vue architectural. Il porte aussi et surtout sur l’humain avec la multiplication des langues ainsi que la dispersion des humains. 

Dans le projet Arches, on pouvait voir la mécanique des fluides. J’avais pris les cours de physique d’un de mes frères pour illustrer la recherche sur un grand tableau noir, qui a eu beaucoup de succès. Il s’agit d’un cours de physique de l’Ecole Normale Supérieure, que j’ai recopié en intégralité. Je trouve ça incroyable, c’est comme un manuscrit arabe ou chinois. Même  si on n’en comprend pas le contenu, ça reste magnifique.

Mécanique des fluides2012, 150 x 250 cm

Que pensez-vous de la place de la photographie dans l’art contemporain et même de l’art contemporain en général ?

L’art contemporain me séduit, j’adore les installations et je suis absolument sidéré par l’imagination humaine. On a l’impression d’avoir tout fait, mais en réalité tout reste à découvrir. Lorsque j’ai une idée d’installation, je la concrétise en photo. Par exemple, l’hyperphoto Dissection se composait des murs de télévision, dans lesquels il y avait des corps, des mains, des bouches. On pouvait également apercevoir de petits personnages les « men in black » qui regardaient cette exposition de téléviseurs. Quand les gens voyaient cette image, ils me demandaient où était visible cette incroyable installation alors que c’était un montage numérique.

Dissection, 2007, 180 x 180 cm

C’est un de mes grands plaisirs d’être un peu prestidigitateur et de piéger les gens.   Une autre anecdote amusante : un jour quelqu’un s’approche d’une de mes photos, regarde un détail et me dit la phrase suivante : « oh, mais c’est incroyable, on dirait vraiment une photo ». Je suis toujours épaté par le pouvoir d’un tableau en deux dimensions. On peut y montrer des installations, des manuscrits, des photos, des dessins et tout est mélangé. On peut bousculer les hiérarchies et également se demander : qu’est-ce qu'une sculpture, qu’est-ce qu’une peinture ? Qu’est-ce qu'une photo ? Qu’est- ce qu’une installation ?

Une hyperphoto, c’est toujours plus qu’une image. C’est une impression, c’est un changement d’esprit. Je fais ce que je maîtrise le mieux, c’est-à-dire tout résumer à des photos depuis mon petit écran. Je fais des installations sans bouger de ma pièce, sans aucun effort physique et ça aussi ça me plaît. J’ai fait de la sculpture autrefois et j’en ai bien bavé. C’était appréciable, mais vraiment physique. Le rapport effort-résultat est incroyable en numérique. Tout le monde s’immerge sans effort dans la réalité virtuelle.

Cela m’a parfois choqué de voir la photo traitée de cette manière par l’art contemporain. La photo a gagné ses lettres de noblesse grâce aux grands artistes qui ont voulu faire de l’art invendable et intouchable en dehors des murs et qui ont dû témoigner de ces créations par la photographie. Ce sont finalement ces photos qui ont pris de la valeur et qui sont devenues une œuvre d’art marchande. Mais la photo en soit était juste un témoin d’une œuvre éphémère. Au début, la photo n’était pas admise dans les galeries, elle n’avait aucune valeur. On ne se préoccupe pas du support, ce qui compte c’est l’idée est et le concept. Alors que pour ma part j’ai ce besoin d’image de qualité.
 
David Hockney m’a beaucoup inspiré, c’est lui qui dans le temps a fait les images du grand canyon en assemblant des polaroids. C’est un peu l’idée de la photo mosaïque cubiste, car les polaroids ne s'assemblaient pas très bien.Ca donnait cet effet, assez proche de certaines de mes créations.

Vous avez beaucoup parlé d’immersion, faut-il s’attendre à observer vos œuvres dans un casque de réalité virtuelle dans les prochaines années ?

Tout ça viendra. Mais pour le moment je me concentre sur des projets concrets en musées. Les recherches et les nouveautés viendront après. Ça reste dans un coin de ma tête, en attendant que ça mûrisse et avant de mettre des moyens importants dans de nouveaux systèmes.

De plus, maîtrisant très bien ce que je fais et produisant beaucoup, je préfère m’associer avec des gens qui font du mapping ou encore de la réalité virtuelle afin de ne pas perdre de temps à maîtriser les logiciels.

J’ai participé à un spectacle à la Gaîté lyrique pour l’exposition Paris Musique Club en partenariat avec le collectif Scale, qui est spécialisé dans le mapping. On avait fait un travail ensemble. Ils avaient pris « Balade de Paris » et l’avaient mappé sur le sol et les murs. J’ai toujours en tête de faire d’autres projets avec eux, car c’est une vraie immersion de pouvoir projeter une image sur un immeuble Elle bouge, elle prend vie et peut s’en approcher.

Lien    vers    la    vidéo    du    projet:  https://www.youtube.com/watch?v=4Mny4Kxbdro

Je reste toujours un peu frustré, car j’ai ce besoin qualitatif. Mais tout évolue de manière incroyable, alors il ne faut pas trop se précipiter !


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Interview avec Alain Laboile

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